L'Amoureux de LOnsom'Girl, qui a beaucoup plus et mieux développé les émotions et la sociabilité et les biscotaux qu'elle, lui montrait ses biceps, et devant l'air impénétrable
de ma fille,
pensait qu'elle manifestait ainsi sa contrariété, et
qu'elle était jalouse.
Lonesom'girl sait ce qu'est un muscle, le nom de certains et leur utilité, mais contrairement à son amoureux, ne sait pas que cela peut allumer l'oeil de certaines filles (ou de certains hommes), genre éponge pectorale du dindon ou la roue du paon, voire en intimider d'autres, genre parade d'intimidation du gorille.
L'Amoureux par contre ressent très fort ces choses là, et y est fréquemment sujet. J'essayais d'expliquer au papa et à fiston que Lonesom'girl n'éprouve pas cela, et c'est très compliqué tant c'est différent de notre façon de fonctionner à presque tous. L'Amoureux, autiste, n'a sans doute pas saisi cette différence fondamentale entre lui et elle.
Son papa a parfaitement résumé la chose :
- "Elle ne connait pas l'envie, c'est le secret du bonheur."
Wouaou.
Des années que je me demande pourquoi elle semble heureuse et apaisée, et lui, d'une phrase, vient de me faire comprendre pourquoi.
Je suis jalouse.
Il se pourrait que Lonesom'Girl suive, après cette troisième, une seconde professionnelle comptabilité secrétariat, mise sur orbite "bac pro secrétariat compta", donc.
Les proviseurs des lycées rencontrés me demandent si je sens que Lonesom'Girl kiffe grave cette formation. Et à vrai dire, ma réponse honnête est "non", elle ne semble pas concernée par cela. Comment peut-on imaginer que Lonesom'Girl trouve une poursuite d'étude adaptée...
Mais si je fais une projection sur les 2 ans qui viennent, il est probable que les quelques matières avec lesquelles elle arrivera à garder le contact seront les maths, la physique, l'anglais et l'espagnol, la grammaire et la conjugaison et l'orthographe. Exit, donc, (et depuis longtemps !) la SVT, la musique, l'art plastique, la littérature, l'histoire, la géo et l'éducation civique.
Enlevons dans les matières restant à sa portée tout ce qui peut ressembler à un apprentissage autonome, des capacités d'hypothèse, d'argumentation et de conversation, on voit qu'il ne reste pas bezef dans la balance pour continuer en voie générale. De plus, la seconde générale mettant de plus en plus en valeur les capacités d'argumentation et de problématisation de nos jeunes têtes blondes, tant pis pour ceux qui n'en auront pas.
Lonesom'Girl n'en a pas, et ne semble pas en voie d'acquisition...
J'ai donc commencé à annoncer à Lonesom'Girl qu'il est probable qu'elle aille un dans autre lycée pour apprendre le métier de comptable secrétaire. Je pensais qu'elle ne saisirait pas trop la différence... Loupé.
- Est ce que j'aurais les mêmes matières que cette année ?
- Il resterait : maths, anglais, espagnol, orhtographe /grammaire/conjugaison, et tu auras en plus l'apprentissage de la comptabilité, du secrétariat, assistés par ordinateur.
Elle en a été ravie.
Mais la 1ère question était quand même :
- est ce que j'aurai de la physique ?
- Non
Et je pense que, même si elle n'en a rien montré (toujours ce large sourire sur son visage, quelles que soient les annonces qu'on lui fait), elle a éprouvé à cet instant précis une immense déception.
En bonne maman d'autiste, je me suis précipitée sur l'apprentissage de la déception ("là, tu vois, ce que tu ressens, cela s'apelle etc"), mais pas sûre qu'elle ait compris.
Toujours est-il que je comprends sa peine, qu'elle ne sait hélas pas plus identifier que partager, car la gravitation est devenu son sujet favori. La gravitation comprend la gravité, une loi de newton (je ne sais plus laquelle), le
tube de Newton, la machine du Général Morin., etc. on voit que ça peut durer
longtemps...
Je pense qu'une partie de son intérêt sur ce sujet porte sur la chute des corps, car tout corps qui chute produit un bruit, un son, et donc une note.
Elle fait actuellement des recherches frénétiques sur gougueul pour savoir où l'on peut trouver cette machine du général Morin (et je crois que bien peu ont survécu au XX° siècle !). Il serait à mon avis bien plus simple de lui en fabriquer une, mais c'est pas moi qui vais m'y coller puisque la physique m'ennuie épouvantablement, sans doute parce que j'ai un peu de mal à saisir le sujet, à vrai dire.
Dire que je passe du temps à lui fabriquer un un petit livret de physique adapté à sa vue alors qu'un super bouquin de
Zadie Smith m'attend...
Lonesom'Girl veut souvent se promener avec moi en ville.
Son but ? me montrer qu'elle peut y aller seule.
Ses arguments : je sais comment traverser avec ma télécommande de feux sonores - je sais comment traverser sans - je sais me repérer en ville - dans le métro - dans le bus.
Ergo : je peux y aller seule.
J'essaie de lui faire comprendre que j'ai confiance en elle, mais pas en tout le reste. Bref, que j'ai peur.
- Tu as peur de quoi ? me demande t'elle
c'est très simple :
.Aujourd'hui, sur une vingtaine de feux sonores, 11 ne marchaient pas, sur des grandes avenues à 4 et à 2 voies, et pas dans des quartiers paumés.
.Ses traversées de foules sont encore trop timorées ou trop percutantes pour les biffins qui marchent en comptant leurs pieds.
.Les arrêts de bus sont parfois des lieux à haut risque .
- Moi, je n'ai pas peur, me dit elle.
Et moi j'ai peur pour 2.
Je repense à "j'aime avoir peur avoir toi", le très joli livre aux éditions du
Seuil écrit par Catherine Chaîne, maman d’une magnifique jeune fille trisomique.
"Quand je te regarde vivre, aujourd’hui, je n’arrive plus à comprendre la terreur archaïque qui m’a saisie à l’annonce de ton
handicap."
Ou encore :
"Dès aujourd'hui je peux te dire ce que la Belle ne déclare à la Bête qu'à la fin du conte : "J'aime avoir peur avec vous." Oui, quelle que soit la couleur du jour, tremblante ou assurée, je peux te dire moi aussi : "J'aime avoir peur avec toi".
Et bin moi je n'aime pas avoir peur avec elle, je n'aime pas avoir peur sans elle, je n'aime pas avoir peur à côté d'elle, je
n'aime pas avoir peur pour elle.
Je trouve d'une hypocrisie sans nom la pédagogie d'apprentissage des langues... (et pas seulement parce que totalement décourageante pour la féniasse que je
suis).
Au prétexte qu'il n'est plus à la mode d'écrire la traduction anglaise ou espagnole juste à côté du mot, on donne aux élèves exactement la même chose, mais avec des dessins.
Où est la différence ?!
Lonesom'Girl a donc les dessins en noir et blanc, (enfin, en gris clair et blanc) et en agrandi... (enfin, en agrandi : le dessin
agrandi fait 1cm), et comme elle n'est pas en capacité de reconnaitre les dessins, qui c'est qui s'y colle... :
Rosy the Riveter.
Comme il est hors de question que je cherche des images à chaque fois, je suis bien trop terre à terre pour ça, je fais des tableaux à deux colonnes : à droite français, à gauche anglais.
Et lorqu'on me demande comment il se fait que Lonesom'Girl apprenne si facilement, je souris, voui, comme ça, à la Vil Coyote.
Et puis, quand on me demande comment il se fait que Lonesom'Girl se débrouille aussi mal en langues à l'oral, je souris comme ça mais sans la pancarte, ça ne sert à
rien !
Toujours en langue, je suis en train d'essayer de faire comprendre à Lonesom'Girl les tags et questions tags, vous savez, ces "n'est il pas ? " (isn't it) et "oui il est "(yes it is) à la fin des phrases anglaise, petites locutions absolument inutiles mais in-dis-pen-sa-bles dans la conversation anglaise. On a l'équivalent en français, les "tu vois", "n'est ce pas" (qu'elle n'a jamais compris ni employés).
Encore quelque chose dont elle connaîtra les règles sur le bout des doigts et qu'elle n'emploiera jamais, subtilités incompréhensibles pour une personne autiste bien trop carrée.
Lonesom'Girl a passé une manière de test, au collège, destiné à aider enseignants et psychologues à cerner l'élève concernant ses dispositions face à un métier.
Je lui demande en quoi consistait ce test.
- "des questions. Je dois répondre par oui ou par non".
- "et quelles étaient les questions ?"
- "je ne sais pas" (cela signifie qu'elle connaît la réponse, mais que c'est beaucoup trop long à formuler pour elle)
Je change de tactique pour essayer d'en savoir plus :
- "quelles étaient tes réponses alors ?"
- "oui, non, oui, non, oui, non, oui, non...."
Voilà un exemple type de la compréhension littérale de Lonesom'girl : on lui dit juste qu'il faut répondre par "oui" ou par
"non", elle répond par "oui" et par "non" , en alternance...
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